Les bricoleurs de l’éducation

 

L’innovation en éducation a de multiples visages: ceux d’élèves et d’enseignants dans une salle de classes de Tallin, de Nairobi ou de Bobigny, ceux de pédagogues dans un laboratoire de recherche à Belo Horizonte ou à Londres, ceux de réfugiés dans un camp au Soudan … Pour tous, l’éducation est la réponse à une question posée de façon différente mais avec la même promesse : celle d’un monde meilleur, plus juste et plus durable, pour tous. La vision idéale et idéalisée de l’éducation traverse les âges depuis Socrates ou Saint Augustin jusqu’à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle générative.

 

La mère de toutes les batailles

Aux images de centaines de millions d’enfants sur le chemin de l’école et de dizaines de millions d’enseignants ayant pris l’engagement de les former, se superposent pourtant toujours celles d’écoles fermées et d’enfants privés d’éducation dans des villes et villages transformés en nouveaux champs de bataille partout dans le monde. L’éducation reste malgré tous nos efforts une réponse aléatoire à des questions vitales.

L’éducation est la mère de toutes les batailles disait au moment de sa nomination le Premier ministre français qui fut un éphémère ministre de l’Éducation. Le vocabulaire guerrier est de mise quand il s’agit de mobiliser parents, enseignants, élèves, pouvoirs publics, entreprises. Mais dans quel but?

Les pays du monde, dans un même élan, ont fait de l’accès à une éducation de qualité un des objectifs de notre développement durable au même titre que la protection de la planète ou la santé et le bien-être pour tous. Est-on proche du but ? L’éducation est aussi et d’abord une affaire de mesure. Quel impact a l’éducation sur la vie de ceux qui la reçoivent ? Permet-elle réellement de meilleurs emplois, de meilleurs salaires, des comportements plus responsables pour une vie plus juste et plus solidaire ?

À chacun ses préoccupations. Pour les élèves du MIT ou d’Imperial College, l’éducation est la voie royale pour l’innovation en santé par exemple ; des laboratoires de ces universités prestigieuses sortiront les nouveaux médicaments contre le cancer comme sont sortis ceux qui ont permis de faire face à la pandémie de COVID. Mais l’éducation universitaire reste le privilège d’une minorité alors que l’enseignement obligatoire primaire et secondaire fait face à des défis d’une incroyable diversité.

Arriver à l’école vivant est l’objectif de dizaines de milliers d’enfants en Afrique qui traversent des routes sans aucune signalisation au péril de leurs vies. Trouver un pupitre libre  le matin ou l’après-midi dans des salles de classe de 100 élèves ou plus est le quotidien de dizaines de milliers d’autres. Dans le même temps en Europe le ratio élèves-enseignants inférieur à 10 est érigé en priorité pour lutter contre le décrochage scolaire dans les quartiers les plus vulnérables au périphérie des grandes villes. Dans des dizaines de pays, 130 millions de jeunes filles n’ont pas droit à une éducation et l’intégrité de millions d’autres est menacée au quotidien. L’absentéisme est un fléau récurrent dans les pays à faible et haut revenu. Pour les uns c’est souvent un problème de santé quand les parasites intestinaux ou l’absence de distribution de repas scolaires empêchent des millions de jeunes d’aller à l’école de manière régulière. Pour les autres, souvent à des milliers de kilomètres, dans les pays les plus riches, le mal-être des enfants, l’angoisse des notes, la perte de repères familiaux et sociaux provoquent absentéisme et le décrochage scolaire.

 

Une histoire d’impact

Comme l’éducation est une affaire de mesure, nous devons nous appuyer sur des données collectées dans le monde entier pour évaluer les performances des systèmes éducatifs. Les études PISA d’un côté pour les pays de l’OCDE, les données réunies par les Nations Unies et la Banque mondiale d’autre part pour les pays à faible revenu.

Dans les pays les plus « riches » de l’OCDE, la fracture entre un « Ouest » souvent en voie de régression éducative et un « Est » affirmant son leadership dans les compétences du XXIème siècle s’accentue. Pour faire court, les compétences des élèves de Taiwan, Singapour, Corée du Sud, Macao ou du Japon mais aussi de Shanghaï et d’autres provinces chinoises mesurées par PISA seraient très largement supérieures à celles de leurs homologues américains ou européens en mathématique, en lecture et en science. (Ces résultats sont souvent liés à des valeurs d’effort et dépassement de soi et une pression sociale qui s’exercent au détriment de la santé mentale des enfants.) Cet écart ne ferait que se creuser depuis 10 ans. Cette divergence ne se lit pas encore dans l’enseignement supérieur dominé toujours par les universités anglo saxonnes

Les pays à faible revenu restent eux confrontés à des difficultés endémiques d’accès à une éducation de qualité : seul un pays sur six semble en capacité d’atteindre la cible d’achèvement universel du cycle secondaire d’ici à 2030, et on estime que plus de 80 millions d’enfants et de jeunes ne seront toujours pas scolarisés à cette date et qu’environ 300 millions d’élèves n’auront pas les compétences de base en calcul, lecture et écriture nécessaires pour réussir dans la vie.

Il y a bien une éducation à deux vitesses (au moins), entre les pays bien sûr sans que le montant des investissements en éducation soit toujours le facteur explicatif des différences mais aussi au sein des pays où les systèmes éducatifs accentuent souvent la reproduction des inégalités. En France, les écoles privées largement minoritaires face aux écoles publiques accueillent une élite qui se distingue par sa réussite scolaire et plus tard universitaire et pratiquent selon les données réunies par l’économiste Thomas Piketty une exclusion sociale quasi-complète des classes sociales défavorisées. Au Brésil, les universités publiques à l’inverse accueillent l’élite brésilienne laissant aux universités privées le soin de répondre aux besoins de millions de jeunes brésiliens défavorisés. De nombreux systèmes éducatifs trouvent leur propre modus operandi pour, en bout de course, se convertir en une fabrique d’inégalités.

 

Les dédales de l’innovation

Il faut donc innover pour permettre d’éduquer mieux, plus longtemps, partout. L’éducation est d’abord un bien public (public good) et les États se sont arrogé la mission d’assurer à tous un accès large et égalitaire aux savoirs. La plupart des États ont montré les difficultés à remplir cette mission. L’innovation et l’adaptation semblent antinomiques avec le fonctionnement même des systèmes éducatifs. Des ressources importantes sont allouées dans un gigantesque réseau de tuyaux débouchant après de multiples dédales dans les salles de classes. La gestion d’une telle infrastructure s’est avérée de plus en plus complexe ; les besoins de gestion et d’évaluation ont progressivement empiété sur le temps éducatif et imposé une lourdeur administrative jugée nécessaire pour rendre compte de l’impact de l’énorme investissement consenti au nom des contribuables. Le métier d’enseignant a progressivement été dévalorisé dans de nombreux pays avec des formations, des salaires et un statut qui ne permettent plus de recruter les meilleurs pour la tâche fondamentale d’éduquer.

Pourtant de nouveaux modèles éducatifs émergent dans certains pays en Europe et en Asie, favorisant l’autonomie des écoles et des enseignants donc une moindre pression de l’administration centrale, la recherche de solutions pédagogiques au plus près des besoins de chaque élève, une plus grande mixité sociale imposée, la reconnaissance des enseignants par le salaire et le statut et l’utilisation « intelligente » des solutions digitales.

Qu’en est-il de la technologie souvent présentée comme la clé d’une révolution éducative ? En quoi les technologies digitales peuvent-elles contribuer à résoudre les problèmes structurels des systèmes éducatifs dans les pays qui expérimentent une dégradation progressive des conditions d’apprentissage et d’enseignement et aider ceux qui souffrent d’un problème d’accessibilité aux ressources et au soutien pédagogique ?

Il y aurait une corrélation positive entre l’intégration des technologies digitales dans les techniques d’apprentissage et les performances des élèves mais dépendante du temps passé sur ces solutions digitales. Les tests PISA montrent que l’utilisation de ressources et supports digitaux pendant 1 heure dans l’apprentissage des mathématiques a une influence positive sur les performances. Dans le même temps, l’usage prolongé au-delà de deux heures de ces technologies à usage de loisir a une influence négative sur les performances des élèves et le caractère addictif de l’utilisation du téléphone portable provoque une montée de l’anxiété et est une cause de distraction.

 

AI generated (playground.com)

AI generated (playground.com)

 

Faut-il bien plus de numérique ? 

C’est tout l’intérêt de l’edtech que de proposer des nouvelles solutions numériques répondant un ample spectre des besoins éducatifs et permettant d’améliorer les ressources pédagogiques, de faciliter la gestion des établissements, de mieux évaluer les compétences et in-fine de favoriser l’apprentissage à tous les âges de la vie. Les entrepreneurs edtech constituent une communauté hétéroclite d’enseignants, de parents, de programmeurs… exprimant des intérêts divers pour l’éducation et animés d’une volonté d’innovation.

Intéressons-nous à l’enseignement obligatoire, ce que les anglo-saxons appellent K12. Les entrepreneurs edtech résument souvent en une image le besoin d’innovation en éducation : un enfant endormi sur une table de classe ou baillant aux corneilles en attendant la fin du cours. L’éducation serait donc ennuyeuse voire rébarbative ce qui expliquerait le désintérêt des élèves, le décrochage scolaire et à terme l’inadéquation entre les compétences acquises et celles demandées sur le marché du travail. Cette image n’est pas neuve. Le photographe français Robert Doisneau en a tiré une de ses photos les plus célèbres dans les années 1950.

L’innovation en éducation consisterait donc à rendre l’éducation « stimulante », « divertissante », « participative », « personnalisée ». Les enseignants disposeront de plus de temps pour l’interaction directe avec leurs élèves, se doteront de ressources pédagogiques plus engageantes pour les élèves et faciles à créer, utiliseront des données d’évaluation personnalisées en temps réel pour mieux répondre aux besoins de chaque élève, pourront communiquer aisément avec les familles et les élèves en dehors du temps scolaire et répondre en un clic aux exigences administratives de la direction de l’établissement. Le numérique pourra ainsi révolutionner l’éducation et remplir la double promesse d’impact social et d’impact économique.

 

L’héritage éducatif en question

Ce plaidoyer pour l’innovation en éducation n’est pas né avec le numérique. Les écoles Montessori, Waldorf, démocratiques, Freinet… ont toutes été à différents moments les tenants d’une « révolution » éducative où l’éducation devait être considérée comme une « fabrique inclusive » reposant sur de nouvelles pratiques d’apprentissage. La pédagogie des opprimés du pédagogue brésilien Paolo Freire élaborée dans les années 1960 cherchait à réunir des « éducateurs-apprenant » et des « apprenant-éducateurs » qui dialogueraient ensemble pour développer de nouveaux savoirs critiques. La technologie a toujours été intégrée à la réflexion des innovateurs en éducation. Freinet a introduit l’imprimerie dans ses écoles dans les années 1920. Maria Montessori a bâti sa pédagogie autour de la pensée scientifique. Ivan Illitch et Paolo Freire encourageaient les éducateurs à s’approprier les nouvelles technologies de la communication dont la télévision éducative. Seymourt Paper prédisait même une révolte des élèves s’ils devaient continuer à s’asseoir passivement dans une salle de classe pour consommer un savoir prédigéré.

Qu’avons-nous fait de cet héritage ? Une des grandes constantes a été de renvoyer ces pédagogies au rang de pédagogies « alternatives » ou marginales. Les résistances des systèmes éducatifs au changement ont longtemps empêché de procéder aux transformations rêvées aujourd’hui par les entrepreneurs edtech. Ironie de l’histoire, les fondateurs des géants du numérique dans la Sillicon Valley scolarisent leurs enfants dans des écoles Montessori ou Waldorf où l’usage du portable est banni…

Les entrepreneurs edtech sont-ils plus qualifiés ou plus visionnaires que leurs illustres prédécesseurs ? Les difficultés auxquels ils font face pour imposer leurs solutions dans les écoles et collèges disent la persistance des lourdeurs et des résistances mais aussi parfois la vision insuffisante qui est la leur. Bien sûr les grandes entreprises du digital (GAFA) ont massivement envahi les systèmes éducatifs qui se sont dotés massivement d’équipements et de solutions numériques. Des startups ont réussi à imposer des produits innovants et dans le même temps intéressé les acteurs du monde financier pour venir épauler leur développement. La pandémie de COVID-19 a montré le bien-fondé dans cette situation de crise sanitaire des dispositifs d’apprentissage à distance bien que la visioconférence ne soit pas un outil éducatif par nature. L’investissement nécessaire aux entrepreneurs edtech a besoin de résultats tangibles pour se pérenniser et les résultats sont toujours longs à obtenir en éducation. Les revenus générés par la majorité des solutions digitales sont aujourd’hui sans commune mesure avec la valorisation financière souhaitée par les actionnaires de ces entreprises. Le mariage entre bien public et intérêt privé s’avère difficile. L’éducation obligatoire reste un « bien public ». Les financements se réduisent et les startups apprennent à composer avec le temps long. Beaucoup d’entre eux choisissent alors de se reporter sur les entreprises pour poursuivre leur développement : la gestion, la formation, le bien-être des employés deviennent des priorités des start-ups edtech.

 

L’intelligence artificielle: pivot du changement?

La technologie est-elle réellement le pivot du changement espéré ? David Edgerton, historien des sciences et des technologies et professeur à King’s College London nous dit à propos de la technologie que nous sommes trop prêts à croire que nous savons tout sur elle et ses effets or nous en savons remarquablement peu. Il est selon lui extrêmement difficile de répondre à la question de savoir dans quelle mesure l’invention a joué un rôle important dans la transformation de notre monde. Nous n’avons pas d’inventaire des inventions. Nous ne disposons pas non plus d’un inventaire de l’importance de ces inventions.

Ce débat sur le rôle de la technologie dans l’innovation éducative rebondit depuis quelques mois avec l’irruption de Chat GPT. L’intelligence artificielle générative – sans qu’elle soit associée à une théorie pédagogique particulière – semble selon leurs créateurs (non nommés à la différence des pédagogues) devoir repousser les capacités des systèmes éducatifs et permettre de générer de meilleures ressources pédagogiques à moindre coût, de mieux évaluer les acquis des élèves et de mesurer leurs besoins en temps réel, de libérer du temps aux enseignants en leur fournissant les données qui leur permettront de s’occuper des élèves en ayant le plus besoin tout en sachant pouvoir compter sur des chatbots servant de tuteurs aux élèves pour un ensemble de tâches plus routinières. Bien sûr l’intelligence artificielle ouvre la porte au plagiat à grande échelle, à l’utilisation biaisée des sources mais ces défauts seront selon les « experts » progressivement gommés par des développements plus précis tout comme les problèmes de sécurité des données et de propriété intellectuelle des sources seront eux-aussi avec le temps résolus.

La position dominante de Open AI sur le marché de l’intelligence artificielle, le coût du service, l’illusion de la gratuité, les coûts de traitement informationnel, les coûts énergétiques associés à ces puissances de calcul, le péage qui s’organise autour d’un ou deux interlocuteurs uniques sont-ils compatibles avec la recherche du bien public ? Les coûts cachés de l’intelligence artificielle générative commencent à être mieux documentés. Ils ressemblent aux coûts exponentiels des serveurs pour les plateformes de streaming une fois qu’AWS ou Google ou Microsoft se sont assurés que vous utilisez exclusivement leurs services.

Le choix fait par des entreprises tel que la française Evidence B - choisie comme la startup la plus innovante du BETT 2024 – de privilégier la recherche et le temps long pour créer des solutions propriétaires montre qu’il existe un chemin à la marge des GAFA pour apporter des réponses vraiment innovantes adossées à une compréhension fine des besoins des apprenants et des enseignants.

 

Les entrepreneurs bricoleurs de l’edtech

C’est tout l’intérêt des démarches d’incubation comme celle de MindCET aujourd’hui ou de l’Open Education Challenge hier que de permettre aux entrepreneurs edtech de prendre la mesure des problèmes qui se posent aux professionnels de l’éducation pour valider leurs solutions et dans le même temps éduquer leurs investisseurs aux spécificités d’un domaine “à impact”. Ceux-ci apprennent vite et deviennent pour certains d’entre eux des passionnés et des experts en éducation.

La sélection des finalistes GESA – Global Edtech Startup Awards – dont la finale 2024 vient de se tenir à Londres démontre la diversité, le talent et la passion des entrepreneurs edtech.

Parmi ces finalistes, Eneza Education, une entreprise sociale basée au Kenya, propose des programmes éducatifs numériques fonctionnant sur des téléphones de base à un prix de 0,10$ par semaine.  Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à se battre aujourd’hui sur ce front de l’accessibilité comme par exemple Kajou entreprise sociale créée par Bibliothèque Sans Frontières. À l’autre bout du spectre Nolej et Storywizzard proposent aux enseignants de créer leurs ressources pédagogiques à base d’intelligence artificielle générative.

Ces bricoleurs de l’éducation sont toujours occupés à créer ou réparer des activités d’apprentissage de toutes sortes en y apposant leur marque, leur style distinctif. Ils répondent à la définition employée par Claude Levi-Strauss dans son ouvrage : L’esprit sauvage : « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord ».

La multiplicité des outils et des solutions proposées aujourd’hui par ces entrepreneurs du monde entier vient appuyer la vision d’une éducation aux mains de « bricoleurs » passionnés.

 

 

 

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